You and whose army
Se méfier des écrivains engagés
Plusieurs soirs de février, j’ai fait la lecture à voix haute. On a lu La grande méthode de Louisa Yousfi comme ça, à deux, à cause d’une sombre histoire de gêne oculaire. Un ou deux chapitres par jour et la majorité du livre y est passée. À l’oral, je faisais l’expérience de sa langue, de son rythme, de sa façon de tripler les propositions, d’une façon qui n’avait rien à voir avec le silence. Presque psalmodiées, les phrases sortaient avant même que mon cerveau les comprenne.
Le livre est écrit depuis sa position de fille de parents algériens, qui va enterrer son père en Algérie et questionne l’expérience de descendante de l’immigration postcoloniale. Elle lie la quête du sentiment d’appartenance à la recherche de transcendance.
Le texte est éclaté en morceaux de différentes natures, des chapitres qui diffèrent selon leur ton, leur forme et leur statut. Ça peut être le récit d’une traversée de la Méditerranée en avion, d’un trajet en taxi, d’un passage au consulat, d’une veillée mortuaire. Ou alors, ce sont des allégories, d’une maison qui brûle, d’un oiseau géant. Il y a enfin les échanges d’un maître et son élève, sur l’existence et la vie spirituelle.
Les propos ne sont pas contextualisés, il n’y a pas de « je » qui dissèque et expose, pas de notes de bas de page, pas de sources, pas de sous-titres. C’est sans obscurité mais sans main tendue. Anti-didactique. C’est écrit magnifiquement, parfois drôle et bouleversant et il y a toujours une puissance de la chute. C’est un texte très personnel, qui garde tous ses secrets et protège les siens. Soit elle se tient au plus près, comme un zoom de téléphone qui fait le focus sur la terre boueuse d’un cimetière. Soit elle est haut dans l’abstraction contenue dans les enseignements soufi transmis du maître à son élève dans les chapitres dialogués. Dans l’entre-deux, il y a tout un espace. Ça donne de la place pour s’y tenir.
À la fin du livre, elle dit que c’est dans la lutte collective qu’elle trouve une réponse à un besoin de transcendance et d’appartenance jusque-là refusées. Elle parle d’une « pièce trop éclairée, au fond d’un local qui sent le café froid et la poussière des tracts ».
La réunion se dispersera, les chaises racleront le sol, la nuit reprendra. Vous sortirez chacun de votre côté, sans promesse, sans serment. Mais tu sauras - d’un savoir tranquille, irrévocable - que tu es exactement à ta place.
On est allés l’écouter à la librairie Folies d’encre à Saint-Ouen. Lors de cette rencontre, elle parle des descendant∙es de l’immigration comme d’un peuple qui marche, pris dans une aventure - mot qu’elle répète - qui n’adviendra que grâce à lui. Elle parle de la révolution comme d’un horizon qui, parce qu’il se corrompt lorsqu’il advient, doit rester un horizon. Il faut toujours avancer vers lui et accepter de ne jamais le toucher.
Louisa Yousfi est écrivaine et militante décoloniale. Elle raconte en interview avoir douté de sa capacité à transmettre à ses enfants un héritage qui lui semble fragilisé. Elle-même a du mal à hériter comme elle le voudrait de ses propres parents, comment pourrait-elle en perpétuer la transmission ? Elle s’est apaisée le jour où l’un de ses amis lui a dit que, ce qu’elle leur transmettra, c’est la lutte.
Ma rencontre avec ce livre s’est faite à un moment où je voulais dénouer en moi la question du lien entre littérature et politique. Je précise que je parle ici exclusivement de littérature - et non d’essais, de travaux journalistiques ou scientifiques.
Il y a quelque chose de systématique aujourd’hui dans la façon dont des livres sont qualifiés de politiques. Le terme est toujours utilisé comme synonyme de progressiste, émancipateur, de gauche. De même qu’il y a souvent un emploi flottant de l’idée de dépolitisation - on va qualifier de dépolitisé ce qui est simplement politisé à droite - on va juger un texte politique s’il véhicule des idées qui questionnent l’ordre établi. Alors que bon, Maurice Barrès et Frédéric Beigbeder aussi c’est de la littérature politique (d’un bord différent).
À l’origine, mon avis n’allait pas beaucoup plus loin que ça. Bien sûr que l’art est une force immense de transformation sociale. On peut penser à James Baldwin, Toni Morrison, Neige Sinno. On sait que les régimes autoritaires ciblent les livres et les mots. Et que « tout choix stylistique est une prise de position, un point de vue sur ce qui est, sur ce qu’on espère, sur ce qu’on refuse »1. Mais il y a aussi une part de déconnexion. Je ne pense pas qu’une œuvre doive nécessairement avoir une teneur politique élevée pour être marquante. Je n’estime pas que l’art a besoin d’être politique. Un poème sur une flaque ou un plan fixe sur un poteau électrique, ça peut suffire.
Mais j’ai plongé progressivement dans une confusion des plus totales une fois confrontée aux discours d’écrivain∙es sur le lien entre littérature et politique. À l’écoute d’un épisode sur « Les littératures de l’engagement » du podcast Assez parlé, je suis saisie par la polarisation des positions. Soit la littérature est fondamentalement engagée, soit elle ne doit surtout pas l’être. Soit chaque mot porte en lui un combat, soit au contraire, toute forme d’entrée du politique dans l’acte d’écrire entache le texte.
Gregory Le Floch refuse ainsi radicalement l’idée d’insuffler la moindre idée politique à son écriture, alors même qu’il semble aborder des questions sociales dans ses livres. Parce que « quand l’art se met au service d’un principe, qu’il soit moral, politique ou religieux […] il y a un danger, une forme d’asservissement. » C’est un effort conscient :
Au moment de l’écrire, si j’ai par exemple, tout à coup, la tentation d’avoir un propos moral, social, politique, une tentation comme ça d’engagement, de partage d’une conviction, tout de suite, je vais refouler l’envie par peur d’abîmer le roman et surtout par peur de casser l’univers et la portée qui, je l’espère, sera intemporelle, du livre.
La journaliste qui l’interroge, Lauren Malka, explique qu’en tant que lectrice de Grégory Le Floch, elle est « un peu déçue de l’entendre dire qu’il ne conçoit pas ses romans comme engagés. » Son livre Gloria, Gloria lui semble remettre en question les représentations de la sexualité chez les vieux et les vieilles. C’est le cas d’autres lecteurs puisque l’un d’entre eux avait jugé lors d’une rencontre le roman « hyper engagé », et Le Floch lui avait répondu « Non. Il n’y a aucun engagement ».
De toustes les auteurices interrogées dans l’épisode, Louise Browaeys est la seule qui revendique l’aspect politique de l’écriture sans sourciller. C’est la seule dont j’ai lu (et adore) les livres. Elle explique que la littérature est pour elle un geste dont chaque aspect est structurellement engagé.
Ça se vit dans le choix d’un mot : pourquoi je choisis ce mot, pourquoi je choisis ce genre, pourquoi je choisis cette forme littéraire, pourquoi je choisis cette histoire. […] La littérature est un engagement parce que je choisis.
Je me sens plus proche de son point de vue mais n’y adhère pas tout à fait non plus. Sans comprendre pourquoi.
Ce qui me trouble, c’est que ces deux positions opposées peuvent exister dans le discours d’une seule et même personne. Emmanuelle Favier énonce ainsi que :
La littérature est un engagement non seulement quotidien mais intégral. Ça passe avant toute chose. Et ça doit être au service socialement d’une émancipation de soi pour permettre l’émancipation et la compréhension de l’autre.
En même temps, elle juge que :
La littérature ne pose pas la question du message ou de l’idéologie ou d’un positionnement dogmatique particulier. Elle se perd à partir du moment où elle perd cette nuance et cette complexité.
Elle présente ses personnages comme des femmes qui s’émancipent, mais pense tout de même que :
C’est compliqué la question du féminisme parce qu’il y a ce fameux “isme” qui me pose difficulté parce qu’il désigne forcément une relation à l’idéologie, au positionnement radical qui ferme des possibles.
Ben oui l’alpinisme c’est connu, c’est hyper fermé.
Pour Emmanuelle Favier, « l’écrivain est forcément engagé » mais sa propre « littérature ne s’inscrit pas dans un projet politique ». WTF.
Enfin, l’intervention de Belinda Canonne montre qu’on peut tenir un discours ultra élitiste sur l’art (j’en parlais ici) tout en définissant l’écriture comme un engagement, jugeant qu’un écrivain « ça sert à repenser le monde contre la doxa, contre les prêt à penser, contre les pensées convenues ».
Si l’on résume ces deux arguments, on a d’un côté l’art pour l’art, et de l’autre, l’art comme acte politique ultime. Ces idées opposés sont dans les deux cas utilisés pour se légitimer :
Mon art est intact de toute volonté d’avoir prise sur le monde. Il est au-dessus, il vole, regardez comme il est beau.
Mon art est la preuve de ma volonté de transformer le monde (même si je suis en réalité complètement réac hein Belinda).
La première position me crispe au plus haut point mais la deuxième ne me va pas non plus. J’ai conjuré ma confusion grâce à un numéro du magazine Manière de voir, vieux de 10 ans, qui dormait dans mes piles de revues. Artistes domestiqués ou révoltés ?, numéro 148 de ce hors-série du Monde diplomatique sorti à l’été 2016. La journaliste Evelyne Pieiller explique que ça fait deux siècles que ces deux conceptions de l’art s’affrontent.
Art élitaire et art dégradé en propagande
L’art comme fin en soi, ou l’art pour servir à une fin
L’art engagé ou dégagé de tout sinon de sa propre quête
Elles apparaissent au sortir du XVIIIe siècle, juste après la révolution. La souveraineté populaire a consacré la figure du citoyen et le principe d’égalité, et chaque homme est doté d’une voix politique. Désormais, le peuple existe.
Les élites cherchent donc à se distinguer de la plèbe et s’appuient sur la valeur sociale de l’amateurisme. Ça peut sembler étonnant depuis notre XXIe siècle rongé par un capitalisme zombie, mais au XIXe, il est socialement mal vu de gagner de l’argent grâce à un art ou un loisir que l’on pratique. Les élites anglaises s’aventurent ainsi en haute montagne pour leur bon plaisir et certainement pas pour en tirer un revenu (comme les guides, ces paysans)2.
C’est dans ce contexte que naît la figure de l’artiste qui va se distinguer de l’artisan parce que sa pratique s’exerce en dehors de toute considération financière. Cela passe notamment par le fait de signer ses œuvres. Le statut d’artiste devient un outil de distinction.
L’idée d’un art pur, intemporel, voguant au-dessus des considérations de son époque, date de ce moment-là. On retrouve précisément cette « quête d’une beauté intemporelle » en opposition à une création « liée aux questions de son époque »3 dans le discours de Grégory Le Floch.
J’ai envie vraiment que mon roman puisse être lu à toute époque et dans tout pays, peu importe les combats qu’il peut y avoir dans mon époque et dans mon pays. Je pense que l’engagement va briser cette volonté de créer une œuvre […] qui parle au-delà d’un petit contexte politique.
Rien n’a changé en deux siècles. Le principe de l’art pour l’art est une idée élitaire et réactionnaire.
Ce constat m’a apporté un point de vue clarifié. Jamais le politique ne dégrade l’art. Ce n’est pas parce qu’il est politique qu’un livre est mauvais. C’est parce qu’il est mauvais.
Mais le discours inverse, tel qu’on l’entend dans le podcast, pose d’autres problèmes. Je pense qu’il faut se méfier des écrivain∙es qui se disent engagé∙es. Pour le comprendre, il faut que je revienne sur mon rapport au politique.
Mon expérience du militantisme est maigre mais fondatrice. À partir de l’adolescence, ma première façon d’agir politiquement, c’était de débattre avec tout le monde. Une prof, un oncle, un mec en boîte, quiconque avec qui je n’étais pas d’accord. Si je pouvais me bagarrer verbalement, j’y allais. J’ai ensuite été militante dans un collectif féministe pendant quelques années, au début de la vingtaine, et j’ai participé au mouvement social de 2016 contre la loi travail au sein d’un syndicat étudiant. Le militantisme a permis de se passer de la joute verbale. Au sein des collectifs, on était d’accord sur l’essentiel, il ne restait plus qu’à s’organiser. Mais de la lutte elle-même, j’ai tiré une peur panique de la police qui a amputé ma capacité à participer à des manifestations et impliqué un progressif désengagement (dont j’ai parlé ici et ici). J’ai depuis la sensation que les militant∙es ont une solidité psychique qui me fait défaut.
Mon rapport à l’action politique a une dimension théorique. Mon travail de recherche s’inscrit en partie dans la sociologie de l’engagement et j’ai donné des cours sur la participation politique. Je sais donc que, d’un point de vue scientifique, il est capital de ne pas hiérarchiser les modes d’action. La sociologie des mouvements sociaux s’est construite sur l’image paradigmatique du mouvement ouvrier, qui l’a amenée à rester longtemps fermée à des modes de protestation plus discrets, moins visiblement contestataires. (Ça m’intéresse particulièrement puisque je travaille sur l’engagement qui s’exerce depuis l’intérieur des institutions.)
Mais ça, c’est sur le plan sociologique. Sur le plan viscéral, je ne peux pas m’empêcher de hiérarchiser les pratiques et de valoriser les formes classiques du militantisme : manifester, faire grève, cibler des responsables, écrire des tracts, se rassembler, utiliser le droit, occuper des lieux, bloquer. Parce que ça a disparu de ma vie (et j’ai une large part de responsabilité dans ce désengagement), ça me semble avoir plus de valeur que de créer, écrire, tisser du lien autour de soi, enseigner, signer des pétitions, faire de la recherche, investir les réseaux sociaux, se changer soi-même, son quotidien et ses pratiques.
Je sais bien que toutes ces choses ont un pouvoir transformateur. Je sais qu’on a besoin de tout et de tout le monde, que si on élève les blocages et le sabotage au-dessus du reste, on ne s’en sort pas et on perd trop de gens. Je sais aussi que le virilisme et le validisme sont à la racine de ces hiérarchies. Mais je n’y peux rien. Je vois un tel souffle à l’action collective que je pleure sa perte comme un amour défunt, en même temps que je dois parfois m’en protéger.
Quand Louisa Yousfi parle et écrit sur l’action politique, c’est presque douloureux pour moi. Ce qui m’épingle, ce sont ses propos sur le compagnonnage. Quand elle écrit en remerciements à la fin de La grande méthode « À Youssef Boussoumah, Yannis Smaali, Wissam Xelka, pour le bonheur fou de lutter, de penser, et de rire à vos côtés », ça me bouleverse et ça me brûle. Pour que l’action politique mette un feu dans le ventre, il faut qu’elle soit collective. Agir à sa mesure c’est bien, mais trouver des compagnons de combat nourrit tout autrement. Même si je n’ai pas le souvenir de visages précis, je suis nostalgique de ce que la rencontre avec des militant∙es m’a fait, à l’âge où tout était nouveau. Je suis nostalgique des paroles que j’ai admirées, des contacts parfois fugaces, des camarades de quelques semaines. Regarder et écouter des personnes parler et observer en temps réel les transformations que leur propos produisait en moi, ça ne reviendra peut-être pas. Trouver des camarades peut être la quête d’une vie.
C’est sur ce terreau que pousse ma méfiance à l’égard des écrivain∙es. Quand on appartient à un groupe social dont la parole a toujours été confisquée, il y a évidemment dans l’écriture une dimension subversive. Mais quand on est une personne blanche et bourgeoise et que notre engagement, c’est d’écrire des livres, je ne sais pas s’il faut appeler ça un engagement. Se réclamer d’une littérature politique - et présumer des effets politiques de sa propre écriture ! - ça permet surtout de bénéficier du crédit que suppose l’engagement quand il est altruiste et désintéressé. Ce n’est pas parce que l’art a des effets politiques que l’artiste peut en tirer le crédit.
Écrire n’est pas militer. Ce qu’il y a de noble dans le militantisme, c’est son coût. Le don de soi. La friction aux autres. Le vécu de la répression. L’implication émotionnelle et les ressources que suppose l’écoute, l’aide juridique, l’action syndicale. L’absorption de tous les échecs avant de repartir dans le prochain mouvement social.
Il est beaucoup plus facile de ne pas être militant que de l’être. J’ai trop de respect pour le militantisme pour y assimiler l’écriture, et trop d’amour pour l’écriture pour la voir comme un militantisme. Quand je vois la chance et la lumière que c’est, d’avoir l’écriture dans sa vie, ça ne me semble pas cohérent. La pratique est fondamentalement solitaire alors qu’agir politiquement consiste avant tout à agir collectivement. Une part de moi se dit que si on pouvait changer le monde seul depuis le confort de son bureau, ça se saurait.
On peut à la fois considérer les effets, immenses, des livres sur le monde, tout en étant très prudente, voire suspicieuse, avec celles et ceux qui s’en réclament. J’ai du mal à faire confiance à un∙e artiste qui affirme que son art est politique parce que s’il l’était vraiment, son auteur n’aurait pas besoin de s’en faire le porte-parole. (C’est comme les gens qui clament qu’ils sont gentils. S’ils l’étaient vraiment, ils n’auraient pas besoin de l’affirmer.) Sachant, bien sûr, que juger son art non-politique, c’est encore pire.
Il me semble aussi que les écrivain∙es les plus engagé∙es sont souvent celles et ceux qui ne tiennent pas de grands discours sur la puissance révolutionnaire de la littérature et de la leur en particulier.
Immense écrivaine et opposante au régime indien, Arundhati Roy a subi un nombre absurde de procès intentés par les élites de son pays. Mais quand elle rencontre Medha Patkar, dirigeante d’une association qui agit contre les projets de grands barrages hydrauliques, qui noient des écosystèmes et des villages entiers, elle dit4 :
Medha et moi étions aussi différentes que deux femmes peuvent l’être. Gandhienne, militante infatigable, elle travaillait dans la vallée depuis des années. Elle marchait de village en village pour mobiliser les habitants en leur expliquant que les barrages allaient détruire leurs vies. La sienne était d’une impossible frugalité. Elle portait des saris de coton rêche filé main et semblait avoir renoncé à de nombreux plaisirs, y compris les relations amoureuses. En matière de droiture, de dévouement et d’engagement, je ne lui arrivais pas à la cheville.
Pour Evelyne Pieiller, une sortie de la tension entre art élitaire et art engagé est proposée par Bertolt Brecht. Marxiste et anticapitaliste, il est « l’un des grands théoriciens et praticiens d’un art politique ». Pourtant il dit5 :
L’affaire du théâtre, comme de tous les arts, a été de divertir les hommes. […] Sa seule justification est le plaisir qu’il procure, mais ce plaisir est indispensable. On ne pourrait lui attribuer un statut plus élevé en le transformant par exemple en une sorte de foire à la morale. […] Car il importe que le théâtre ait toute la liberté de rester superflu, ce qui implique, il est vrai, que l’on vit pour le superflu.
L’art n’est pas l’acte politique ultime. Il ne faut pas lui prêter des capacités surhumaines. Son pouvoir de transformation du monde n’est ni prédictible ni systématique. Trouver une voie du milieu consiste à se rappeler que le but de l’art est tout petit. C’est juste le plaisir. L’art ne peut pas faire plus que ce qu’il est, mais à l’intérieur de ses contours, il peut beaucoup.
Evelyne Pieiller le résume d’une façon qui fait l’effet d’une caresse.
L’art qui fait crisser comment insuffisant ou mensonger ce qui nous est présenté comme la seule vraie réalité possible commence à inventer l’avenir. Il ne peut pas changer le monde, mais il peut contribuer à rendre sensible la nécessité de le changer.
Il n’y a pas de recettes formelles : il n’y a que de nouvelles questions posées par la société, auxquelles il faut donner une forme telle qu’elle éveille chez le spectateur la joie d’envisager des réponses différentes de celles proposées par le monde où il vit.
Ce qui est drôle, c’est que Louisa Yousfi affirme précisément l’inverse de ce que je raconte. Elle situe l’origine de ses livres dans un contre-pied vis-à-vis de la position décrite ici.
Elle entendait souvent des écrivain∙es de son milieu politique dire que l’écriture était un geste mineur, presque insignifiant. Chez ces auteurices qu’elle juge « du bon côté de la barricade », il y a cet effort de lutter contre la vision de l’écrivain tout-puissant qui éduque les masses. L’imaginaire autour de la littérature est trop puissamment bourgeois pour s’en départir tout à fait.
Elle comprend ce point de vue mais ne s’en satisfait pas. Cette idée de l’écriture comme acte politique mineur a fini par la déranger. Parce que pour écrire, il faut y croire. Croire que ça a de l’importance et lui en donner.
Dans cette fin de soirée de février à Saint-Ouen, elle conclut en disant que c’est l’inverse de l’humilité que de minorer la portée de l’écriture. C’est plus humble d’être ambitieux. Parce que quand on dit qu’on fait là une toute petite chose, et bien c’est facile d’y arriver. C’est facile d’être à la hauteur de rien du tout et d’estimer la promesse remplie. Alors que lorsqu’on voit grand, on prend davantage le risque d’échouer. Pour elle, il est plus humble de hausser la barre.
Pour moi, cette divergence d’avis montre l’effet des positions sociales. Comme descendante de l’immigration postcoloniale, bien sûr que son intervention en littérature est revendiquée comme politique. Et parce qu’elle est militante, il n’y a aucun rapt d’une figure de résistance qui ne serait incarnée que par des mots.
Evelyne Pieiller, “Eloge de la perturbation”, Manière de voir “Artistes domestiqués ou révoltés ?”, hors-série du Monde diplomatique, n°148, 2016
Delphine Moraldo, L’esprit de l’alpinisme. Une sociologie de l’excellence du XIXe au début du XXIe siècle, ENS Editions, 2021
Evelyne Pieiller, “Saboter le consensus, ouvrir l’horizon”, Manière de voir “Artistes domestiqués ou révoltés ?”, hors-série du Monde diplomatique, n°148, 2016
Arundhati Roy, Mon refuge et mon orage, Gallimard, 2026
Bertolt Brecht, “Appel aux jeunes peintres”, Ecrits sur la littérature et l’art, l’Arche, 1970


Mais donc la note de bas de page n2 indique que l'alpinisme est en effet hyper fermé ? ^^'
Blague à part, je me suis retrouvée à hocher la tête plein de fois en lisant cet article ! Je partage complètement ce que tu écris, et tu le mets en forme de façon très claire... pas évident quand on ne se reconnaît pas dans la binarité art politique/l'art pour l'art.